Cannes, ses marches et ses films

Quel est le point commun entre le 7ème Art, la plage, Canal +, le rouge, l’Oréal, La Cité de la peur et les paillettes ? Le Festival de Cannes bien sûr.

Nous sommes en plein dedans justement puisqu’a lieu, au moment où j’écris ces mots, la 63ème édition du festival de cinéma le plus célèbre.

Nous sommes nombreux à nous rendre régulièrement dans les salles obscures afin de rire, pleurer, rêver ou encore sursauter devant les films de réalisateurs en tout genre. Pendant 12 jours, Cannes accueille réalisateurs, producteurs, journalistes et surtout acteurs afin de présenter au monde entier une sélection de longs-métrages.

Festival de cinéma le plus international et le plus médiatisé, Cannes semble, pour ceux qui ne s’intéressent pas vraiment au 7ème Art, être avant tout un défilé de stars sur les célèbres marches du Palais des Festivals.

Parce que c’est en partie vrai mais que ça n’est que la partie visible de l’iceberg, je vais tenter de vous décrire 12 jours à Cannes en 12 points. Ce ne sera pas totalement complet ni totalement objectif mais ce sera déjà une première approche !

• Tout d’abord, pour ceux qui sont doués en calcul mental, vous allez me dire que 2010-63 (éditions) n’égale pas 1939. Comment peut-il donc exister une affiche - de Jean-Gabriel Domergue, cannois d’adoption - annonçant le Festival International du Film à Cannes en 1939 ?

Tout simplement parce que cette année-là a été organisé le premier festival de ce qui allait être plus tard le Festival de Cannes. Cette manifestation se voulait comme étant une réponse antipolitique en opposition à l’édition de 1938 de la Mostra Internazionale d’Arte Cinematografica qui avait célébré ex-æquo Les Dieux du stade - film de propagande hitlérienne de Leni Riefenstahl - et Luciano Serra pilota, supervisé par le fils de Mussolini.

Après délibérations, la ville de Cannes est choisie pour accueillir cet évènement que le premier président du festival, Louis Lumière, soutenait pour “encourager le développement de l’art cinématographique sous toutes ses formes et créer entre les pays producteurs de films un esprit de collaboration“. Sachez qu’il aurait pu se dérouler à Vichy, Biarritz, Nice ou encore Monaco !

C’est Pierre Erlanger, responsable de l’association française des activités artistiques avec les pays étrangers, qui se charge d’organiser ce Festival qui s’annonce déjà marquant. Quelques temps avant le début de cet évènement, la Metro-Goldwyn-Mayer (MGM) envoie ses acteurs vedettes - dont Gary Cooper - via un paquebot transatlantique. Les américains d’Hollywood, habitués aux fastes, construisent carrément une réplique de Notre-Dame de Paris sur la plage de Cannes.

Malheureusement, le jour même de l’ouverture du Festival, le 1er Septembre 1939, les troupes allemandes pénètrent en Pologne. Le Monde entrait en guerre et le cœur n’était évidemment plus à la fête.

Après la Seconde Guerre Mondiale, le Festival a eu lieu, pour la première fois sans interruption, du 20 septembre au 5 Octobre 1946.

Tout d’abord organisé en alternance avec la Mostra Internazionale d’Arte Cinematografica, il n’y a pas eu de Festival en 1948 et 1950. Depuis 1951, le Festival de Cannes a lieu tous les ans et au printemps (mai), afin de ne pas concurrencer le festival italien.

• À ses débuts, ce festival de cinéma n’était qu’une excuse pour se rencontrer et participer à un événement mondain. L’essentiel était de se rendre aux fêtes et aux réceptions données dans les villas. Heureusement, depuis, le 7ème Art s’est imposé. Mais la tradition d’origine n’a pas pour autant disparue puisque les grosses productions, en parallèle des conférences de presse, organise une fête gigantesque liée au thème du film. La démesure est fortement encouragée afin de marquer les esprits au maximum.

Pas facile le lendemain matin, 8h00, d’être frais et dispo en salle de projection…

• La Palme d’Or n’a pas toujours existé.

De 1946 à 1954, le grand gagnant recevait le “Grand Prix du Festival”.

La première Palme d’Or a été remise en 1955. On doit ce changement à l’initiative de Robert Favre Le Bret, délégué général du festival (1952-1972) puis président (1972-1984). Le choix de la palme comme symbole vient du fait qu’une palme argentée est présente sur le blason de la ville de Cannes.

Créée par des joailliers, la première Palme d’Or est une création de Lucienne Lazon. C’est le réalisateur Delbert Mann, pour son film Marty, qui a été le premier à la recevoir.

Pour des raisons de droits d’image, la Palme d’Or n’a pas été décernée entre 1964 et 1974, le Grand Prix du Festival reprenant alors du service. Depuis 1975, tous les grands vainqueurs ont reçu une Palme d’Or. Seul le dessin a évolué. Thierry de Bourqueney l’a modernisée en 1992 et depuis 1997, c’est celle créée par Caroline Scheufele - présidente de la joaillerie suisse Chopard - qui est remise.

En plus d’avoir les honneurs de la profession, le vainqueur de la Palme d’Or repart avec un trophée de 24 carats posé sur du cristal.

Voici celle qui sera remise dimanche 23 mai.

• En 62 éditions, 2 062 films ont été projetés en compétition officielle, le premier étant Les enchaînés d’Alfred Hitchcock. Malheureusement pour lui, cette projection reste un très mauvais souvenir puisque les techniciens ont mélangé les bobines. Plutôt compliqué après de suivre le film et de préserver le suspense !

• Ce sont les États-Unis qui sortent grand vainqueur en nombre de films récompensés avec 16 Palme d’Or. En toute logique, c’est également le pays qui présente le plus de films (376 en sélection officielle).

La France, elle, se classe seconde puisqu’elle a remporté la Palme d’Or à dix reprises. Elle est suivie de l’Italie (9), l’Angleterre (7), le Japon, l’Allemagne et le Danemark ex-æquo avec 3 palmes.

Bien sûr il y a moins de réalisatrices que de réalisateurs mais heureusement la donne est en train de changer. Cependant, en 62 éditions, une seule femme a obtenu la Palme d’Or : Jane Campion, en 1993 pour son chef-d’œuvre La Leçon de piano. Le pire, c’est qu’elle l’a partagée avec Chen Kaige pour son film Adieu ma concubine.

À l’inverse, certains réalisateurs l’ont reçue à deux reprises :

- Francis Ford Coppola : The Conversation (1974) et Apocalypse Now (1979)

- Bille August : Pelle le conquérant (1988) et Les Meilleures Intentions (1992)

- Shohei Imamura : La ballade de narayama (1983) et L’anguille (1997)

- Emir Kusturica : Papa est en voyage d’affaires (1985) et Underground (1995)

- Jean-Pierre et Luc Dardenne : Rosetta (1999) et L’Enfant (2005).

• La Palme d’Or est la récompense ultime du festival mais il arrive qu’elle soit attribuée ex-æquo à deux films. Cette situation s’est déjà produite à onze reprises : 1951, 1952, 1961, 1966, 1972, 1973, 1979, 1980, 1982, 1993 et 1997.

Mais depuis, afin de préserver un certain équilibre du palmarès, le règlement s’est durci et le jury n’a plus droit qu’à une seule mention ex-æquo pour un prix et cette disposition ne peut s’appliquer à la Palme d’Or.

Comme n’importe quelle reconnaissance professionnelle, la Palme d’Or est généralement utile pour la longévité d’un film en terme d’exploitation. En France, le film ayant enregistré la plus grande fréquentation en salle après avoir reçu la Palme d’Or est Le salaire de la peur d’Henri-Georges Clouzot, avec un peu plus de 7 millions d’entrées.

Mais le fait de gagner la Palme d’Or n’est pas toujours gage de réussite au box-office. Ainsi, plusieurs films n’ont pas su intéresser le public français. Citons par exemple Les Meilleures Intentions de Bille August, qui, en 1992, a été vu par un peu moins de 100 000 spectateurs en France.

Précisons tout de même que certains films ayant reçu la Palme d’Or sont considérés comme étant des films d’auteur qui de toute façon n’atteignent jamais les chiffres en millions des blockbusters américains. Et sans la Palme d’Or, le nombre de spectateurs aurait peut-être été encore plus bas.

• Les films sélectionnés pour le Festival de Cannes sont classés dans différentes catégories :

- la compétition officielle (long-métrage et court-métrage)

- les films hors compétition (films en avant-première qui débutent et clôturent le festival)

- la section Un Certain regard (films atypiques dont le gagnant sera aidé financièrement pour être distribué)

- la Cinéfondation (courts et moyens métrages d’école)

Deux sections parallèles ont été créées par le festival :

- Cinéma de Toujours (hommages aux anciens du cinéma et aux moments forts)

- Cannes Classics (hommages aux cinémas étrangers)

À cela s’ajoute les catégories créées par un organisme extérieur :

- la Semaine Internationale de la Critique (7 longs et 7 courts métrages, première ou deuxième œuvre, mis en avant par les journalistes et critiques cinéma)

- la Quinzaine des Réalisateurs (orchestré par la société des réalisateurs de films pour aider les cinéastes à se faire remarquer du public et de la critique)

- le Prix de la Caméra d’Or (meilleur premier film parmi tous les films, toutes catégories confondues, remis par un jury indépendant).

• Il existe plusieurs prix en plus de la Palme d’Or. Pour les films de la compétition officielle, le jury doit également remettre les prix suivants : Le Grand Prix, Le Prix de la Mise en Scène, Le Prix du Jury, Le Prix du Scénario, Le Prix d’Interprétation Féminine, Le Prix d’Interprétation Masculine.

• En dehors de ces prix, le jury du festival de la compétition officielle a le droit d’en décerner en plus. Certains ont parfois une appellation étonnante.

- le Prix du film psychologique et d’amour en 1947 pour Antoine Et Antoinette de Jacques Becker

- le Prix du dessin animé en 1947 pour Dumbo de Walt Disney

- le Prix international de la bonne humeur en 1953 pour Bienvenue M. Marshall de Luis Garcia Berlanga

- le Prix spécial du jury en 1954 pour Monsieur Ripois de René Clément

Ce prix existe toujours depuis cette date. On doit sa création à Jean Cocteau, président du jury en 1954, qui souhaitait primer ce film alors même que le palmarès avait été établi.

- le Prix de l’humour poétique en 1956 pour Sourires d’une nuit d’été d’Ingmar Bergman

- le Prix du 25e Festival de Cannes en 1971 pour Mort à Venise de Luchino Visconti

- le Prix du 45e anniversaire en 1991 pour Retour à howard’s end de James Ivory

- le Prix collectif d’Interprétation en 2006 pour les actrices de Volver de Petro Almodóvar et pour les acteurs d’Indigènes de Rachid Bouchareb

- le Prix Spécial du 61ème anniversaire en 2008 pour récompenser la carrière de Clint Eastwood et de Catherine Deneuve

- le Prix exceptionnel en 2009 à Alain Resnais pour “souligner sa contribution majeure à l’histoire du cinéma”

Le réalisateur a déclaré être surpris et ravi d’obtenir « un prix non attendu dans une catégorie tout à fait surprenante »

• Les accréditations sont encore plus indispensables qu’un nœud papillon pour accéder aux salles de cinéma et aux différents espaces réservés aux professionnels du cinéma. Parmi les heureux propriétaires on trouve :

- des professionnels du cinéma, français et étrangers

- des journalistes (3 611 dont environ 1 000 pour la presse écrite, 300 pour la télévision, 150 pour la radio…), des photographes (300) et des techniciens des médias

- des acheteurs, vendeurs, producteurs et institutionnels de l’industrie cinématographique, français et étrangers

À cela s’ajoute l’accréditation “Cannes Cinéphile”

- des étudiants en cinéma, des associations de cinéphiles, des groupes pédagogiques

Le nombre d’accréditations pour la presse ne cesse d’augmenter. Ils étaient 700 en 1966, 1 154 en 1973, 2 795 en 1991, 3 325 en 1996 et 4 500 en 2007.

C’est le service de presse qui, en fonction du nombre d’accréditations demandées, de l’importance des tirages, de l’ampleur de la couverture par le titre et de la fréquence de parution, va décider d’attribuer les différents niveaux d’accréditation. Chaque catégorie de badge a une couleur (jaune, bleu, rose, blanc) sachant que les portes s’ouvriront beaucoup plus facilement si vous possédez une accréditation de couleur blanche. Il existe même un badge blanc avec hologramme, sésame ultime pour entrer n’importe où.

Sachez que malgré les accréditations, vous n’êtes pas toujours certain d’entrer dans la salle de projection. Le badge blanc, puis rose, étant prioritaire. À cela s’ajoute les places de cinéma à obtenir et surtout, les rares cartons d’invitation aux projections du soir, avec les stars, défilant tout d’abord sur les célèbres marches du Palais des Festivals.

• Chaque projection de film est précédée d’une musique, sorte de marque auditive du Festival de Cannes. Il s’agit d’Aquarium, l’une des pièces musicales du Carnaval des animaux écrit par Camille Saint-Saëns.

• La montée des marches avant les projections officielles, finalement, c’est ce qui marque le plus ceux qui ne s’intéressent pas au cinéma en tant qu’art majeur mais davantage aux “stars” qui jouent dedans.

Le protocole veut que les hommes viennent en smoking et les femmes en robe de soirée. Comme pour les cérémonies des Oscar, César, Golden Globes… c’est un véritable défilé de robes de haute couture. Les grandes maisons de couture s’empressent de prêter ces pièces uniques aux actrices et membres féminins du jury.

Bien évidemment, certains n’aiment pas être tiré à quatre épingles ou tout du moins n’aiment pas qu’on leur impose. C’est pour cette raison que Pablo Picasso a monté les marches en 1953 vêtu d’une veste en laine de mouton (mais avec un nœud papillon !).

Je ne vais pas vous montrer ici à quoi ça ressemble une star sur le tapis rouge, il suffit d’ouvrir un journal, de regarder la télévision ou de surfer sur Internet pour trouver tout de suite. En plus des acteurs, les marques (de cosmétique par exemple) envoient leurs représentantes, également actrices, comme Eva Longoria ou encore Pénélope Cruz. Tout ça émoustille le photographe car les demoiselles jouent le jeu des photos et cela remplit bien les pages des journaux pour filles.

Mais ce qui marque les esprits - et fait vendre des journaux accessoirement - ce sont les évènements imprévus :

- Dans le genre interdit aux moins de 16 ans, en 1954 l’actrice américaine Simone Sylva, accompagnée de Robert Mitchum, enleva son soutien gorge et cacha ses seins avec ses mains. Ce scandale entraîna malheureusement le début de la descente aux enfers de Simone Sylva qui fini par se suicider trois ans après.

- Bien plus récemment, et c’est ce dont tout le monde parle en évoquant le Festival de Cannes de 2005, la faiblesse de la bretelle de Sophie Marceau qui, en pleine montée des marches, se retrouva accidentellement un sein à l’air. Au moins cet évènement est plus drôle que lorsqu’elle se retrouva en 1999 à faire un discours sans queue ni tête, trébuchant sur les mots et mettant l’auditoire mal à l’aise.

- Autre évènement marquant du festival c’est lors de la montée des marches d’Isabelle Adjani en 1983, venue présenter L’été meurtrier. Après avoir snobé la conférence de presse du film, les photographes ont fait grève pour la seule et unique fois de toute l’histoire du Festival de Cannes. Ils ont déposé leurs appareils photos à leurs pieds et ont laissé l’actrice monter les marches sans prendre un seul cliché.

Le Festival de Cannes, en dehors de tout ce que l’on peut raconter, est aussi un lieu chargé d’émotion.

On se souvient tous de Roberto Benigni recevant, en 1998, le Grand Prix du Jury pour son film La Vie est belle et baisant les pieds du président du jury, Martin Scorsese.

Autre évènement heureux lié au festival, plus romantique celui-ci, c’est la rencontre, en 1955, du Prince Rainier de Monaco et de la jeune comédienne Grace Kelly lors de la projection officielle de La Main au collet d’Alfred Hitchcock. Ils se marièrent dès l’année suivante et eurent trois enfants. Idem pour Kirk Douglas qui, en 1980, rencontra Anne Buydens, sa future épouse avec qui il eut deux enfants.

Pour en finir avec les marches, sachez qu’elles sont plus “petites” que ce que l’on pense. En effet, le tapis rouge s’étale de la rue jusqu’en haut du Palais des Festivals et les stars mettent plus de dix minutes à faire le trajet, s’arrêtant pour poser devant les photographes. Mais en réalité, il n’y a que 24 malheureuses marches !

Enfin ça fait quand même pas mal d’entretien au quotidien toute cette moquette.


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