Le joueur d’échecs

Je n’aime pas les échecs. Je n’étais donc pas particulièrement ravie d’avoir à étudier Le joueur d’échecs pour l’épreuve de Lettres de mon Bac Littéraire. Mais voilà, le risque lorsque l’on s’arrête au titre, c’est de passer à côté de trésors de la littérature. N’ayons pas peur des mots, j’ai eu l’agréable surprise d’être happée par cette histoire écrite par Stefan Zweig.

L’auteur écrivit que cette histoire était ” trop longue pour une nouvelle et trop courte pour un roman “, qu’importe donc la catégorie dans laquelle on voudrait la ranger, l’essentiel étant d’être transporté sur à peine cent pages.

En guise d’amuse-gueule, voilà ce que vous pouvez lire sur la quatrième de couverture :

Qui est cet inconnu capable d’en remontrer au grand Czentovic, le champion mondial des échecs, véritable prodige aussi fruste qu’antipathique ? Peut-on croire, comme il l’affirme, qu’il n’a pas joué depuis plus de vingt ans ? Voilà un mystère que les passagers oisifs de ce paquebot de luxe aimeraient bien percer. Le narrateur y parviendra. Les circonstances dans lesquelles l’inconnu a acquis cette science sont terribles, elles nous reportent aux expérimentations nazies…

Sans vous dévoiler toute l’histoire, je vais essayer de vous dresser un portrait de l’auteur et de son dernier récit.

Né à Vienne en 1881 dans une famille juive, Zweig étudia la philosophie et l’histoire de la littérature.

Durant la première guerre mondiale, lui et son ami Romain Rolland - prix Nobel de la Littérature Française - essayèrent de convaincre les intellectuels du monde entier de se joindre à leur pacifisme actif, préconisant une unification de l’Europe.

Véritable polyglotte, il a traduit une bonne partie des œuvres de Rimbaud, Verlaine, Baudelaire… Mais c’est aussi, et avant tout, un auteur reconnu dans le monde entier pour ses pièces de théâtre (Thersite, Volpone), ses poèmes (Les guirlandes précoces), ses nouvelles (Amok, 24h de la vie d’une femme, La confusion des sentiments) et ses biographies (Marie-Antoinette, Érasme, Marie Stuart) qu’il traite d’un point de vue psychologique.

Le poète belge Émile Verhaeren et l’illustre inventeur de la psychanalyse Sigmund Freud, comptaient parmi ses amis proches. C’est d’ailleurs Zweig qui rédigea l’oraison funèbre de Freud donnée à Londres en 1939.

Ayant conscience très tôt du danger qu’Hitler représentait pour les juifs, il quitta l’Autriche pour l’Angleterre dès les premières persécutions antisémites en 1934.

En Allemagne, ses livres furent interdits. Malgré cela, le compositeur Richard Strauss refusa de retirer le nom de l’auteur sur l’affiche de l’opéra La Femme Silencieuse dont Zweig avait écrit le livret. Devant cette insistance, Hitler laissa les choses en l’état mais refusa d’assister à la première et interdit tout bonnement l’opéra après trois représentations. Suite à l’adaptation au cinéma de son livre  Brûlant Secret, les Nazis organisèrent un autodafé des œuvres de Zweig.

En 1941, il part s’installer au Brésil, à Petrópolis, où il rédige, entre autre, Le joueur d’échecs, qui sortira à Stockholm en 1943 à titre posthume. Stefan Zweig, en compagnie de sa seconde épouse, se donna la mort le 23 février 1942, incapable de survivre à la détresse qu’avait fait naître en lui le nazisme et la guerre, négation radicale des valeurs qu’il défendait.

« Puissent mes amis voir encore l’aube après la longue nuit, moi je ne peux plus attendre, je pars avant eux ». Ainsi Zweig concluait-il la note expliquant les raisons de son suicide.

© Honoré Daumier

Le Joueur d’échecs est aujourd’hui l’une des œuvres la plus connue de son auteur. Pourtant Stefan Zweig  pensait, à tort, que le sujet était trop abstrait et marginal et qu’il ne pourrait donc pas toucher un large public. ” J’ai commencé une petite nouvelle sur les échecs, inspirée par un manuel que j’ai acheté pour meubler ma solitude, et je rejoue quotidiennement les parties des grands maîtres “, écrit-il à sa première épouse Friderike, le 29 septembre 1941. Une fois le manuscrit achevé, il sollicita les critiques de son ami Ernst Feder, ancien rédacteur en chef du Berliner Tageblatt et spécialiste d’échecs.

Tout au long du Joueur d’échecs, le narrateur intercale divers récits qui viennent apporter de précieuses informations pour la compréhension de l’histoire. Il s’agit donc d’une mise en abyme du récit. Au début, on ne voit pas l’intérêt de certains passages mais l’écriture est bien pensée, tout en subtilité, afin que le lecteur puisse assembler lui-même les pièces de ce puzzle. L’ultime partie d’échecs du récit n’est plus un spectacle mais une véritable guerre psychologique. À travers les descriptions qu’utilise l’auteur pour dresser le portrait des adversaires, on ressent l’influence du travail d’analyse de son ami Freud.

Du point de vue d’un professionnel, les parties décrites dans ce texte sont parfaitement conformes aux règles. Mais avis à ceux qui pensent trouver là une apologie de ce célèbre jeu de stratégie, il s’agit plutôt d’une métaphore pour symboliser les tensions et les impuissances de la société à faire face à la dramatique présence au pouvoir des nazis. Cette histoire, pour reprendre les propos ironiques de l’un des personnages « pourrait servir d’illustration à la charmante époque où nous vivons »

L’introspection d’un des personnages de cette fable inquiétante est le reflet des sentiments de l’auteur au moment de l’écriture. Comme son personnage de fiction, Zweig, alors exilé au Brésil à cause des nazis, se sent reclus, prisonnier dans une jolie prison d’où il ne peut plus voyager et rencontrer ses amis. Même l’écriture n’est plus un remède suffisant. Comme son héros, il a l’âme déchirée et la défaite de celui-ci représente l’écroulement des valeurs auxquelles croyait Stefan Zweig au plus profond de son cœur. Le joueur d’échecs est une confession à peine déguisée de son désespoir.

C’est sous son titre d’origine Schachnovelle que le livre a été adapté au cinéma en 1961 par le réalisateur Gerd Osward, avec Curt Jürgens dans le rôle principal.

D’autres films sont sortis sous le même nom, dont celui du réalisateur français Jean Dréville, mais aucun ne reprend l’histoire du livre.

En 1997, Jan Pinkava et les studios Pixar ont décidé de s’inspirer du Joueur d’échecs pour le court-métrage d’animation Geri’s Game. Bien que le titre français soit le même que l’œuvre littéraire, l’histoire n’est plus du tout la même. En effet, seuls certains aspects psychologiques du personnage servent de base au scénario. Geri’s Game a par la suite obtenu de nombreuses récompenses dont l’oscar du meilleur court-métrage animé. Je vous invite à (re)découvrir ces 4 minutes 30 de tendresse et d’humour. Je vous rassure, le visionnage de ce film n’enlève absolument rien à la lecture du livre puisque ce sont deux histoires, au final, totalement différentes.


© ursprung, stefanzweig, typepad, souklaye, livre de poche, filmportal, imdb, Pumi16

Tags: , , , , , ,

3 commentaires pour “Le joueur d’échecs”

  1. Brésil services » » Archive du blog » Le joueur d’échecs dit :

    [...] post by Culture Confiture Tags: [...]

  2. Brésil services » » Archive du blog » Le joueur d'échecs dit :

    [...] post by Culture Confiture Tags: [...]

  3. » Archive du blog » Les 100 livres du XXème siècle dit :

    [...] de Lettres. Et j’ai découvert de belles choses : Le joueur d’échecs de Stefan Zweig - auquel j’avais consacré un article) et Les Fleurs bleues de Raymond [...]

Laisser un commentaire