Le Banana-Split et autres plaisirs minuscules

Non, je ne me suis pas trompée de jour, nous sommes jeudi et je vais bien vous parler de littérature, pas de cuisine.

On a tous des p’tites choses qui nous touchent dans la vie, que l’on prend plaisir à faire régulièrement ou bien que l’on se remémore, une fois adulte. On y pense seul ou entre amis autour d’un bon repas au moment où l’on en vient aux anecdotes. Toutes ces choses insignifiantes qui nous réchauffent le cœur, nous font sourire ou nous serrent la gorge, c’est selon. Mais le plus drôle lorsqu’on en parle autour de soi, c’est que l’on remarque qu’il y aura toujours quelqu’un à ressentir ou à avoir vécu quelque chose de similaire. Parce qu’il ne s’agit pas de choses exceptionnelles genre un saut en parachute au-dessus de l’Himalaya en costume de Zorro (si toi lecteur tu te reconnais, je t’en prie, viens raconter ton histoire sur ces pages !), non c’est justement le quotidien et la simplicité qui rendent magiques un instant, une présence. Parfois c’est la combinaison de plusieurs éléments qui vont nous rappeler les sensations d’une époque désormais révolue.

Dans son recueil de nouvelles La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, Philippe Delerm nous raconte en quelques mots, quelques pages, ses joies les plus simples. À travers 34 textes, il nous parle des petites choses de la vie et à plusieurs reprises ses mots résonnent en nous, chacun trouvant dans une phrase, une anecdote quelque chose de sa propre vie.

Philippe Delerm est un homme simple : professeur de collège en Haute-Normandie il partage avec sa femme, elle aussi professeur, une passion pour l’écriture. D’ailleurs, dès les années 70 il propose ses écrits à des éditeurs. Sa première publication date de 1983 (La cinquième saison) et la critique est positive mais il lui faudra attendre 1997 et son recueil de nouvelles (La première gorgée…) pour que le public le découvre véritablement. Le lecteur apprécie sa fausse simplicité et se sent proche du narrateur. Le livre est un succès (plus d’un million d’exemplaires, il reste 105 semaines en tête des ventes et il est publié dans plus d’une trentaine de pays). Surpris par ce raz-de-marée médiatique, il garde malgré tout les pieds sur terre et reste professeur mais à mi-temps,  afin de pouvoir continuer sa passion.

Petite parenthèse pour ceux qui se posent la question, le chanteur Vincent Delerm qui narre, au fil de ses chansons, les petites choses de la vie quotidienne, est bien le fils de Philippe Delerm. Pour ceux qui supportent sa voix, je vous invite à écouter Tes Parents dont le début des paroles est un véritable portrait de l’écrivain et de sa femme.

Tout succès apporte son lot de détracteurs (voir par exemple la satire de G. Zilberstein et E. Tronquart La première louche de Caviar). Certains ont critiqué l’aspect simpliste des nouvelles de Philippe Delerm n’arrivant pas à se plonger, en si peu de temps, dans une histoire ou ayant plus l’impression d’être face à une esquisse, à un croquis d’une œuvre inachevée. À cela l’auteur répond ” J’ai simplement toujours eu envie de faire des livres composés de petits textes, de petites touches impressionnistes. Je n’ai pas un tempérament de romancier “. D’autres ont dit, un peu en dénigrant, que ce livre était parfait pour ceux qui ne lisent jamais. Ne réduisons pas les lecteurs occasionnels au nombre de pages qu’ils peuvent lire. La question étant de trouver le livre qui nous entraînera au fil des mots. Certaines nouvelles m’ont moins touchée mais l’ensemble m’a réellement emballé. L’avantage avec ce genre d’ouvrage, c’est qu’on peut le lire d’un trait ou bien à petite dose, l’abandonnant un temps pour mieux le découvrir ou le redécouvrir, plusieurs mois, années plus tard.

Je pense que dans le cas présent on appréciera davantage une nouvelle si elle fait écho à notre propre expérience, à nos souvenirs. Heureusement, pour le reste, l’imaginaire aide à vivre ce qui nous est étranger. J’ai bien aimé Lire sur la plage, Le cinéma, Apprendre une nouvelle dans la voiture, Appeler d’une cabine téléphonique. Dis comme ça, à la suite, tous ces titres font penser à un manuel d’utilisation mais je vous promets que Philippe Delerm apporte de la poésie à tout ça. J’aime beaucoup la plupart des nouvelles liées à la gastronomie (comment ça je suis gourmande ???) comme Le paquet de gâteaux du dimanche matin, Aider à écosser des petits pois, On pourrait presque manger dehors et surtout Un banana-split. Bon en vrai, dans le genre dessert glacé bien gros je préfère les profiteroles au chocolat mais vu qu’il n’a rien écrit à ce propos, je vous laisse quand même découvrir cette nouvelle (attention ça risque de vous ouvrir l’appétit) :

Un banana-split

“On n’en prend jamais. C’est trop monstrueux, presque fade à force  d’opulence sucreuse. Mais voilà. On a trop fait ces derniers temps dans le camaïeu raffiné, l’amertume ton sur ton. On a poussé jusqu’à l’île flottante le léger vaporeux, l’insaisissable, et jusqu’à la coupelle aux quatre fruits rouges la luxuriance estivale mesurée. Alors pour une fois, on ne saute pas sur le menu la ligne réservée au banana-split.
— Et pour vous?
— Un banana-split.
C’est assez difficile à commander, cette montagne de bonheur simple. Le garçon l’enregistre avec une objectivité déférente, mais on se sent quand même un peu penaud. Il y a quelque chose d’enfantin dans ce désir total, que ne vient cautionner aucune morale diététique, aucune réticence esthétique. Banana-split, c’est la gourmandise provocante et puérile, l’appétit brut. Quand on vous l’apporte, les clients des tables voisines lorgnent l’assiette avec un œil goguenard. Car c’est servi sur une assiette, le banana-split, ou dans une vaste barquette à peine plus discrète. Partout dans la salle, ce ne sont que coupes minces pour cigognes, gâteaux étroits dont l’intensité chocolatée se recueille dans une étique soucoupe. Mais le  banana-split s’étale; c’est un plaisir à ras de terre. Un vague empilement de banane sur les boules de vanille et de chocolat n’empêche pas la surface, exacerbée par une dose généreuse de chantilly ringarde.

Des milliers de gens sur terre meurent de faim. Cette pensée est recevable à la rigueur devant un pavé de chocolat amer. Mais comment l’affronter devant un  banana-split ? La merveille étalée sous le nez, on n’a plus vraiment faim. Heureusement le remords s’installe. C’est lui qui vous permettra d’aller au bout de toute cette douceur languissante. Une perversité salubre vient à la rescousse de l’appétit flageolant. Comme on volait enfant des confitures dans l’armoire, on dérobe au monde adulte un plaisir indécent réprouvé par le code — jusqu’à l’ultime cuillerée, c’est un péché”.

Vous pourrez retrouver ce texte p.42-43 de l’édition publiée chez Gallimard dans la collection L’arpenteur

À ceux qui n’aiment le banana-split qu’en chanson, je vous envoie vers le tube de Lio (et pour les extrémistes, y a même eu des remix, par Lio toujours mais aussi Sandra Lou). Et tant qu’on parle de tout sauf de littérature, regardez donc Mad TV, cette émission rigolote qui vous expliquera comment faire un super banana-split (je sais je sais on n’est toujours pas vendredi, mais c’est mon blog, je fais ce que je veux et toc !).

Revenons aux plaisirs minuscules. J’aime ces moments de satisfaction qui restent en nous pour toujours parce que liés à une émotion personnelle, quelle qu’elle soit. Parce que ce qui n’est pas rare peut être encore plus précieux :

J’aime le pain au chocolat que je partage amoureusement au lit quasiment tous les dimanches, tout autant que j’aime me remémorer la cueillette des framboises dans le jardin lorsque j’étais petite.  J’adore le bruit de mes pas dans la neige fraîche. J’aime me souvenir de mes rêves mais je déteste être interrompue en plein rêve à cause du téléphone. J’aime quand l’automne arrive et que pour aller se balader sous les arbres aux couleurs orangées, il faut ressortir l’écharpe. D’ailleurs s’il fait froid après, on se prendra un grand chocolat  bien chaud… J’aime tellement lorsque je retrouve enfin, et sans effort, le nom de la personne à laquelle je pensais quelques jours auparavant.

Je suis sûre qu’au moins l’un de vous a vécu des choses relativement similaires. Et c’est aussi ça qui est bien dans la vie, le mélange des genres, faire gentiment cohabiter le banal avec le plaisir. Avant de tourner Le fabuleux destin d’Amélie Poulain dans lequel Amélie parle de ce qu’elle aime et n’aime pas, Jean-Pierre Jeunet avait réalisé Foutaises, un court-métrage développé uniquement à partir de cette idée et que je vous invite à regarder (en cliquant sur le titre).

Je vous laisse avec les mots de Bénabar “le bonheur ça s’trouve pas en lingot mais en p’tite monnaie“.

© Gallimard, Kagou, Johanne la photographe, paramedic22, virgin 17, un écrivain en arbre

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Un commentaire pour “Le Banana-Split et autres plaisirs minuscules”

  1. Dim dit :

    Moi, j’aime bien les films de Jean-Pierre Jeunet; mais j’aime pas quand Vincent Delerm reprend la Divine Comedy.

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